Quand l’olivier a pleuré 35 ans d’exil
Par : Abou Dounia
Traduit par : Elkhabir Abdelmajid
Le départ de Oulad Ziane : un rêve incertain
En 1990, précisément depuis la région de Oulad Ziane, en périphérie de Casablanca, Hosni Mostafa fit sa valise modeste, intériorisa son inquiétude immense, et se lança vers un rêve lointain en Italie. Il avait un diplôme de coiffure, mais les ambitions qu’il portait dans son cœur dépassaient de loin tous les papiers et les attestations.
Il fut accompagné au départ par un jeune de sa tribu, nommé Simohamed, qui l’avait devancé à l’étranger. Ils firent un bout de chemin ensemble, puis se séparèrent, comme se sont séparées les routes du destin. Mostafa travailla d’abord dans un salon de coiffure, qu’il quitta volontairement pour des raisons qu’il ne dévoila jamais, puis se mit à vendre des marchandises sur les marchés, à la recherche d’un revenu digne dans un pays qui ne reconnaît parfois que les papiers.
L’exil sans papiers : survie et solitude
L’émigration fut dure. Certains migrants ne l’accueillirent pas, d’autres cherchèrent à lui nuire. Il n’avait aucun moyen de communication avec sa famille, hormis quelques lettres tardives ou des nouvelles fragmentaires. Il resta sans papiers malgré ses nombreuses tentatives pour régulariser sa situation.
Les deuils successifs : famille se fragilisela
Puis la nouvelle du décès de son oncle appelé “L’iranien” lui tomba dessus comme un coup de tonnerre. Deux ans plus tard, ce fut le tour de son oncle cadet, “Si L’hussein”, de s’éteindre, laissant de jeunes enfants dont l’aîné, encore étudiant, dut abandonner l’université pour travailler la terre de son père.
L’arbre généalogique perdait ses feuilles l’une après l’autre. Chaque nouvelle perte élargissait dans le cœur de Mostafa la faille du mal de la terre des ancêtres.
Le rêve d’un retour à travers les parents
Et au fil des années, son désir de retour ne s’estompa pas, il s’intensifia. Il voulait revoir ses parents. Il demanda à sa sœur, installée en France, de l’aider à les faire venir là-bas. Après de longs efforts, le rêve se réalisa.
L’étreinte retrouvée : neuf ans d’attente
À l’été 2000, son père “Ba Larbi” et sa mère “Saadia” obtinrent leur visa, et se dirigèrent ainsi à la France, et depuis là ils rejoignirent l’Italie. Le moment tant attendu eut enfin lieu après neuf ans de séparation. Une étreinte longue, des larmes mêlées, des sanglots… Un instant inoubliable.
Mais la joie, comme s’est accoutumé Mostafa, ne dure jamais. Rapidement, elle laissa place à l’épreuve. Les difficultés s’enchaînèrent, mais Mostafa tint bon. Il décida d’épouser une Marocaine nommée Mariam, qui fut un véritable pilier pour lui en exil. Alors que la santé de son père se dégradait à cause d’une insuffisance rénale, Mostafa rêvait de le revoir une dernière fois.
Un jour d’automne, la dernière feuille du père tomba. La nouvelle de son décès brisa Mostafa et ouvrit une plaie profonde dans son cœur, mais il ne s’arrêta pas.
Obstacles et résilience : la vie en Italie continue
Il lança un projet de restaurant, mais cela ne l’aida pas à obtenir sa carte de séjour, même après avoir épousé une migrante en situation régulière. Notre héros ne baissa pas les bras. Il ouvrit un second restaurant. À l’inauguration, son ami “Khalid”, fils de Oulad Ziane et marchand de bétail, était présent.
En 2021, il apprit la mort de son ancien compagnon Simohamed, emporté par le coronavirus. Comme si le cours de la vie commençait à s’achever suite à l’effacement graduel des noms qui représentaient le début du rêve.
Le retour discret : une surprise bouleversante
Mais le destin voulut lui accorder une dernière étincelle d’espoir. En 2025, après que sa femme Mariam eut obtenu la nationalité, il put enfin retourner dans son pays natal. Sans prévenir personne, il rentra discrètement, dans un moment où se mêlaient surprise et incrédulité.
Les membres de sa famille accueillaient alors des visiteurs, ayant un lien de parenté avec son épouse Mariam, venus présenter leurs condoléances suite au décès de son oncle “Abdelkbir”, frère de sa mère “omi Saadia”. Soudain, les tambours de la “dekka marrakchia” retentirent à l’extérieur de la demeure ancestrale. Les youyous fusèrent, mêlés aux larmes.
Le frère cria : “Allaho Akbar! Allaho Akbar!”. La petite sœur hurla : “Mon frère est revenu!” avant de s’effondrer au sol. “Asmae”, la sœur du milieu, se désola de la chute de sa sœur, mais ne s’arrêta pas pour l’aider à se relever… Elle poursuivit sa course, comme si son cœur criait : “Nous avons vieilli dans l’attente de ce moment historique!”. Elle enlaça Mostafa en hurlant : “Mon frère!”. Nadhira la rejoignit à son tour : “tout devient dérisoire et sans valeur devant un moment crucial tel que celui-ci… le moment du retour de notre frère Mostafa!”.
La mère, qui avait tant attendu le retour de son fils à son étreinte chaleureuse, ne comprit pas immédiatement ce qui se passait dehors. Je m’approchai d’elle doucement et dis avec un accent doux et bienveillant afin de la rassurer : “Calme-toi, omi Saadia… Ce n’est que ton fils, celui qui t’a quitté il y a trente-cinq ans”. Elle me fixa avec des yeux débordants de larmes. Elle se tut, puis éclata en sanglots.
Elle lui avait dit un jour : “C’est toi qui viendras à moi, et non pas moi qui partirai te rencontrer”, Et la promesse divine se réalisa, comme Dieu l’a dit à la mère de Moïse : “Ne crains rien et ne t’afflige pas. Nous te le rendrons”… Mostafa est revenu.
L’olivier témoin : recommencer sur la terre du rêve
Ce soir-là, la famille et les proches se rassemblèrent autour du revenant, lui racontant au moindre détail les événements et les épreuves vécus durant les longues années de son absence. Quant à lui, il prêtait une oreille attentive au récit comme s’il essayait de reconstruire les images d’une mémoire brisée. Il n’écoutait pas seulement ce qu’ils disaient, mais aussi ce qu’ils taisaient, et était ainsi attentif à l’implicite de leurs silences… La nostalgie dans la voix de sa mère, la tristesse dans le regard de son frère, la prière silencieuse dans les yeux des siens.
Il dormit cette nuit-là sur un lit que sa mère avait cousu de ses propres mains, dans une chambre dont il connaissait chaque détail, comme les traits de sa jeunesse. Le temps semblait s’y être arrêté, figé sur le seuil, pour veiller sur la mémoire d’une mère qui avait gardé chaque chose à sa place, telle qu’il l’avait laissée. Même la poussière y portait le parfum des jours anciens, et ressemblait, dans sa paisibilité et son exempt d’agitation, à des souvenirs figés qui demeuraient à leur endroit habituel… comme s’il ressemblait à ses souvenirs.
Le lendemain, un petit festin fut organisé. On y invita les cousins, les beaux-frères, les membres de la tribu, et tous ceux qui l’avaient connu ou entendu parler de lui. Ce n’était pas une simple réunion, mais une déclaration : le retour d’un homme dont l’âme ne s’est jamais brisée en dépit de tout ce qu’il avait dû endurer.
Avant que le soleil du lendemain ne se couche, Mostafa se tint sur le seuil de la maison, le regard porté sur l’horizon, vers un crépuscule qu’il n’avait pas vu depuis trente-cinq ans. Il sortit un mouchoir de sa poche pour sécher des larmes qui refusaient de s’arrêter, tandis que les puits, qu’il avait laissés derrière lui débordants d’eau, sont à court de cette matière vitale qui est la source de la vie, ou la vie même. Puis il leva les mains au ciel et dit à voix basse : “Je suis revenu… Comme je te l’avais promis, Maman; Mais je ne suis plus le même”.
Dans un rare moment de clarté, il entendit l’appel à la prière provenant de la mosquée voisine, comme un dernier appel à clore un chapitre douloureux d’exil, et à en ouvrir un nouveau… sur la terre du premier rêve.
Tandis que tout le monde riait et bavardait à l’intérieur de la maison, Mostafa s’éloigna un peu. Il s’arrêta devant l’olivier que ses ancêtres avaient un jour planté, posa la main sur son tronc, et murmura : “C’est d’ici que nous allons recommencer… Et je le ferai non pas comme un étranger errant, mais comme l’un des vôtres”.
Ainsi, l’histoire ne s’est pas terminée ; elle vient tout juste de débuter par des événements et des chapitres qui seront écrits avec l’encre de l’amour pour cette patrie.